Quand j'étais à mon poste, au toilettes du quarante-quatrième étage de Yumimoto, en train de récurer les vestiges des immondices d'un cadre, il m'était impossible de concevoir qu'en dehors de cet immeuble, à onze stations de métro de là, il y avait un endroit ou des gens m'aimaient, me respectaient et ne voyaient aucun rapport entre une brosse à chiottes et moi.
Quand cette partie nocturne de mon quotidien me surgissait à l'esprit sur ce lieu de travail, je ne pouvais penser que ceci: "
Non. Tu as inventé cette maison et ces individus. Si tu as l'impression qu'ils existent depuis plus longtemps que ta nouvelle affectation, c'est une illusion. Ouvre les yeux: que pèse la chair de ces précieux humains face à l'éternité de la faïence des sanitaires? Rappelle-toi ces photos de villes bombardées: les gens sont morts, les maisons sont rasées, mais les toilettes se dressent encore fièrement dans le ciel, juchées sur les tuyauteries en érection. Quand l'Apocalypse aura fait son oeuvre, les cités ne seront plus que des forêts de chiottes. La chambre douce ou tu dors, les personnes que tu aimes, ce sont des créations compensatoires de ton esprit. Il est typique des êtres qui exercent un métier lamentable de se composer ce que Nietzche appelle un arrière-monde, un paradis terrestre ou céleste auquel ils s'efforcent de croire pour se consoler de leur condition infecte. Leur éden mental est d'autant plus beau que leur tâche est vile. Crois-moi: rien n'existe en dehors des commodités du quarante-quatrième étage. Tout est ici et maintenant."Alors je m'approchais de la baie vitrée, parcourais des yeux les onze stations de métro et regardais au bout du trajet: nulle maison n'y était visible ou pensable.
" Tu vois bien: cette demeure est le fruit de ton imagination."Il ne me restait plus qu'à coller le front au verre et à me jeter par la fenêtre. Je suis la seule personne au monde à qui est arrivé ce miracle: ce qui m'a sauvé la vie, c'est la défenestration.
Encore aujourd'hui, il doit y avoir des lambeaux de mon corps dans la ville entière.
__________Amélie Nothomb, Stupeur et tremblements__________
__________Amélie Nothomb, Stupeur et tremblements__________
__________Amélie Nothomb, Stupeur et tremblements__________